Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots : qui est André Grouillet, et quel rôle jouent les trains et le voyage dans votre parcours professionnel et personnel ?
J’ai découvert que j’étais attiré par les trains dès mon plus jeune âge. Puis je me suis aperçu que je n’étais pas seul et je me suis employé à réaliser une documentation sur le sujet, classant les différentes locomotives en fonction de leur intérêt technique. Après mon bac, je voulais être conducteur de trains ; j’ai passé le concours d’entrée et j’ai été pris. Mais je n’ai pas donné suite car, après réflexion, je ne voulais pas mélanger ma passion avec ma vie professionnelle !
Du coup, j’ai repris mes études et j’ai fini chercheur en microélectronique… rien à voir avec les trains ! L’arrivée des ordinateurs personnels, puis d’internet, a été pour moi une véritable opportunité pour élargir ma documentation, qui est devenue une très importante base de données. Une fois à la retraite, j’ai proposé mes services au magazine spécialisé Rail Passion pour lequel je rédige des articles techniques illustrés de photographies.
Vous avez parcouru de nombreux pays en train. Qu’est-ce qui continue à vous fasciner dans le voyage ferroviaire, en particulier lorsqu’il s’agit de trains de luxe ou de trains privés ?
Ce qui continue à me fasciner, c’est la variété et la diversité des parcours, des gens rencontrés, des paysages et des trains. Savez-vous que le train est fabriqué en fonction de la demande, c’est-à-dire en fonction de la façon de vivre des habitants des pays traversés ? Le train peu confortable fabriqué en Union soviétique est très différent de celui, luxueux, fabriqué aux États-Unis, lui-même très différent des trains rapides japonais roulant sur une infrastructure spécifique. Le train est un vecteur géo-histo-socialo-politique ! Ajoutée à ma passion des trains est ma passion pour les pays visités.
Quand vous entendez l’expression « train de légende », qu’est-ce que cela signifie pour vous, au-delà du simple confort ?
Un train de légende est un train lié à un voyage réel qui a compté dans la réussite du développement du système ferroviaire. Les grands trains américains aérodynamiques, le Mistral ou le Capitole français, le Rheingold allemand, le Train Bleu en Afrique du Sud ou le Shinkansen japonais sont de ceux-là.
Quel souvenir vous revient immédiatement quand vous pensez à votre voyage sur le Transsibérien avec le Zarengold ? Qu’est-ce qui en fait la singularité ?
En 2011, après avoir remis ce voyage à plusieurs reprises, c’est décidé : nous allons enfin prendre le Transsibérien de Moscou à Vladivostok ! Mais l’accident de Fukushima a bouleversé nos plans… Heureusement, il restait des places sur le Zarengold ; celui-ci n’allait pas à Vladivostok mais à Pékin, mais ça restait le Transsibérien et, finalement, le trajet nous semblait encore plus alléchant.
Une des meilleures expériences : un voyage organisé « à l’allemande » avec sérieux pour un voyage de légende dans une grande partie de la Russie, de la Mongolie et de la Chine… un dépaysement total. Dans le train, 200 personnes dont une vingtaine de Français, une excellente ambiance avec des gens intéressants ayant beaucoup voyagé.
En Mongolie, nous avons eu un arrêt de deux heures en plein désert de Gobi avec possibilité de se promener ou de monter à dos de chameau. Personnellement, je suis resté planté devant le train, attendant l’heure la plus propice pour photographier le train en plein désert !
© André Grouillet
© André Grouillet
« La plus grande différence avec d’autres trains de légende réside surtout dans la longueur du trajet qui permet une très bonne immersion dans le voyage. »
Quand vous repensez à vos voyages en train aux États-Unis et au Canada, qu’est-ce qui vous vient d’abord en tête ? Y a-t-il une ligne que vous recommanderiez particulièrement ?
La traversée des États-Unis et du Canada se fait à bord de trains « à peu près normaux » mais qui, vu les distances, sont équivalents à des trains de luxe. Pour notre premier grand voyage ferroviaire, nous avons traversé les États-Unis à bord du California Zephyr qui relie Chicago à San Francisco, dans une ambiance très friendly. En fait, le train est une occasion rare d’avoir le temps d’échanger durant des heures avec des Américains contents de parler avec des Français qui viennent de si loin pour prendre le train. Curieux choix alors que le billet coûtait deux fois celui de l’avion… Mais non seulement on voit le paysage, on est dedans !
Nous avons également traversé le Canada (à bord du train Canadien Toronto–Vancouver) dans les deux sens : l’aller en hiver et le retour en été, ce qui change nettement les paysages. En hiver, la neige reflète une lumière bleutée qui laisse apercevoir les traces d’animaux dans les immenses étendues vierges. Un arrêt d’une heure trente à Jasper nous a permis de voir un caribô errant sur les voies, en pleine gare !
© André Grouillet
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The Ghan traverse un continent du nord au sud. Quel a été le moment le plus fort de ce voyage ? En quoi cette traversée australienne se distingue-t-elle ?
Nous avons emprunté les deux trains australiens à deux ans d’intervalle : l’Indian Pacific (Sydney–Perth) et The Ghan (Adelaïde–Alice Springs). L’Indian Pacific est vraiment un train mythique de 4 400 km qui traverse les « Blue Mountains » puis le désert de Nullarbor, qui comporte la fameuse ligne droite de 478 km parfaitement rectiligne ! Au bout de six heures de trajet en ligne droite, j’étais debout avec un groupe d’Anglais au bar… et j’ai un peu perdu l’équilibre car la ligne droite s’était terminée !
The Ghan nous a conduits à Alice Springs, dans un désert très coloré, à 300 km d’Ayers Rock/Uluru. À noter que les traversées de l’Australie permettent de contempler les animaux sauvages : des centaines de kangourous et d’éméus, les grands espaces désertiques ainsi que de nombreux villages abandonnés.
© André Grouillet
© André Grouillet
Le Rovos Rail est souvent présenté comme l’un des trains les plus élégants au monde. Comment décririez-vous l’ambiance à bord, et qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur votre tour d’Afrique du Sud ?
La traversée de l’Afrique du Sud avec le Rovos Rail est un voyage dont nous sommes particulièrement satisfaits. Ce périple de 4 500 km en 15 jours nous a permis d’enchaîner une grande partie des lignes ferroviaires, d’agrémenter ce tour avec une journée de safari photo dans le Parc Kruger (200 km effectués dans le parc !) ainsi qu’une demi-journée pour voir des baleines à Hermanus. En gros, le train roule la nuit et les visites se déroulent de jour.
Le train lui-même est l’œuvre d’un passionné, Rohan Vos, qui a racheté des voitures et des locomotives, les a entièrement reconstruites. Le travail est particulièrement soigné : fenêtres ouvrantes malgré l’air conditionné, une observation car en queue de train avec un grand balcon à l’air libre, une voiture-restaurant parfaitement restaurée dans le style victorien, toilettes et douche privative dans de nombreux compartiments.
« Durant le voyage, le train stoppe en pleine nature et tarde à repartir. Il ne repartira que 2h30 plus tard… Le conducteur avait fini son temps de conduite et avait refusé tout service supplémentaire ! »
© André Grouillet
Vous avez récemment voyagé sur l’Orient Silk Road Express. Si vous deviez en retenir une image forte, laquelle serait-ce ? Qu’est-ce que ce voyage en Asie centrale vous a apporté de différent ?
Ce récent voyage était, de façon générale, au niveau des précédents, réunissant environ 80 personnes parmi lesquelles un groupe de 10 Français entre lesquels l’ambiance fut excellente.
Cette route d’Asie centrale est différente des autres par le fait qu’elle traverse plusieurs pays en apparence similaires mais dans lesquels on constate bon nombre de différences. Ces pays ont quitté le giron de l’URSS et réapprennent à vivre leur culture historique après en avoir été privés. Les endroits visités, en particulier Khiva et Samarcande en Ouzbékistan, sont de fantastiques lieux de la culture ancienne.
© André Grouillet
Avec toutes ces expériences, qu’est-ce qui, pour vous, fait qu’un train mérite vraiment le qualificatif de « mythique » ?
Un voyage ou un train mythique est, pour moi, un voyage qui refait un long parcours qui me rappelle ce que j’ai entendu ou lu à propos d’un de ces trains dont j’ai rêvé depuis que je m’intéresse aux trains. L’Orient Express international, le Transsibérien soviétique, le Train Bleu en Afrique du Sud ou l’Indian Pacific australien sont de ceux-là. Les prendre fait renaître l’histoire…
On parle beaucoup aujourd’hui de « slow travel ». Pensez-vous que ces grands trains de légende sont une réponse crédible à cette envie de prendre le temps ?
Je n’ai pas rencontré beaucoup de passionnés de train durant ces voyages en train de luxe, et je pense que la réponse à la question du slow travel s’adresse précisément aux voyageurs des trains de légende. C’est eux, avant tout, qui ont compris que le voyage ne se résume pas à la destination.
Pour un lecteur qui rêve de s’offrir un grand voyage en train de luxe mais hésite encore, quel serait le premier train que vous lui conseilleriez ? Et votre principal conseil avant de réserver ?
Il y a deux types de trains de luxe. Le « vrai » train de luxe, très raffiné, réservé à un public fortuné — le VSOE, le Rovos Rail, le Transcantabrico en Espagne. Et le train de luxe à un prix plus abordable, objet de nombreux voyages intéressants.
Le premier conseil à donner est de choisir en fonction du pays qui attire le plus. Pour en profiter au maximum, il convient d’étudier correctement le parcours et le programme proposés, et de s’attendre à vivre avec les autres participants. C’est une dimension essentielle du voyage en train de luxe, souvent sous-estimée.
Avez-vous encore un « train de rêve » sur votre liste, un voyage ferroviaire que vous n’avez pas encore fait mais que vous aimeriez absolument vivre ?
Oui, le Japon est encore très différent de ce que j’ai déjà vécu. Ça tombe bien, un organisme de voyages pour passionnés de train en propose un l’an prochain… j’ai déjà dit que j’étais intéressé. Et ma femme aimerait bien faire la traversée de la Namibie avec le Rovos Rail. Les projets ne manquent pas !
André Grouillet
Depuis 60 ans, André amasse photos et documents sur les chemins de fer du monde qu’il a parcourus, appareil photo autour du cou, à la recherche des engins moteurs manquant à sa collection. Cet ingénieur, ancien chercheur en microélectronique, a travaillé chez Thomson-CSF et France Télécom. Aujourd’hui à la retraite, il dépouille les 14 revues ferroviaires françaises et étrangères auxquelles il est abonné, et publie des articles illustrés dans Rail Passion. Toutes les photos illustrant cet entretien sont de sa main.